Dans le restaurant Tık Tık Kadın Emeği, des femmes cuisinent des plats traditionnels – et financent ainsi les études de jeunes femmes à Istanbul.
Sur le toit plat d’une maison discrète à Ürgüp, des morceaux de pâte sèchent au soleil. En arrière-plan, un minaret se dresse dans le ciel de Cappadoce. Sevil Halıcı Ayhan montre comment, là-haut, sèchent les nouilles mantı qui font “tık-tık” lorsqu’on les coupe – d’où le nom de la maison. Un son qui fait partie de la cuisine cappadocienne depuis des générations.


L’authenticité plutôt que le folklore touristique
Ürgüp est situé au cœur de la Cappadoce, entouré des célèbres cheminées de fées – des rochers de tuf en forme de champignons dominent le paysage. Le matin, des dizaines de montgolfières s’élèvent dans le ciel et des groupes de touristes visitent les villes-refuges souterraines de l’époque byzantine. La région vit du tourisme, qui la transforme en même temps. De nombreux restaurants servent ce que les voyageurs attendent, et non ce que l’on mange réellement ici. Tık Tık prend le chemin inverse : les femmes n’attendent pas les changements, elles utilisent les structures existantes – avec savoir-faire, cohésion et sérénité anatolienne.

Dix-huit femmes, une cuisine
Dix-huit femmes d’Ürgüp travaillent ici à tour de rôle. Dans l’étroite cuisine du restaurant, elles préparent les boulettes de viande hachée locales Ürgüp Köftesi, roulent des yaprak sarması – feuilles de vigne farcies -, découpent des mantı. C’est une tentative de préserver l’héritage culinaire de la région tout en ouvrant la voie à un autre avenir pour les jeunes femmes.

La coopérative de femmes Tık Tık Kadın Emeği a été créée en 2018 avec trois objectifs :
- Permettre aux femmes de gagner leur propre argent.
- Les plats traditionnels d’Ürgüp doivent être préservés.
- Permettre aux jeunes femmes d’étudier
Ce qui semble abstrait se traduit concrètement sur la carte des menus : Tık Tık Mantı ou Ürgüp Köfte sont disponibles pour 400 lires turques, différentes soupes pour 100 lires. Les plats régionaux sont proposés à des prix que tout le monde peut se permettre. En janvier 2026, 400 lires correspondent à huit euros. Les bénéfices serviront à financer des bourses pour 50 jeunes femmes d’Ürgüp qui étudient dans des villes comme Istanbul ou Izmir. Les femmes d’Ürgüp cuisinent si bien que le guide Michelin les a également remarquées.

Le Michelin rencontre l’humilité
En 2026, le guide Michelin a fait entrer le restaurant dans la catégorie des restaurants recommandés. Rarement une telle reconnaissance aura été plus modeste : des nappes à carreaux rouges et blancs, des sols en bois qui craquent, une cuisine ouverte où il n’y a guère de place pour plus de trois femmes. Le guide Michelin loue en outre le soin apporté à la préparation.

La tradition comme capital
Les femmes de Tık Tık ont compris que leur prétendue limitation – la tradition rurale qui voit les femmes dans la cuisine – est en même temps leur force. Elles ne la combattent pas, mais l’utilisent : elles cuisinent ce que leurs mères et leurs grands-mères ont cuisiné, le vendent et permettent à la génération suivante d’accéder à ce qui a été refusé à la plupart d’entre elles – l’éducation, la mobilité, la liberté de choix.

Cette force pragmatique silencieuse se ressent, même sans slogans féministes. C’est une révolution silencieuse entre les pâtes et la sauce tomate, entre le peravu – des raviolis farcis au fromage régional – et le dolaz, un dessert sucré à base de noix. Les femmes ont compris : Celui qui préserve ce qui risque de disparaître crée l’avenir. En perfectionnant les recettes des grands-mères, on ouvre les portes de l’éducation à ses petites-filles.

La recherche a été soutenue par GoTürkiye
