La cyberstar – un concours oublié

Le 20 juin 1995, deux jeunes hommes sont montés sur scène dans la grande salle de diffusion de la WDR à Cologne. Ils portaient des lunettes futuristes, spécialement conçues pour cette soirée. Henry Schmidt et Benjamin Seide, étudiants en cinéma de Ludwigshafen et de Sarrebruck, venaient de gagner 14 000 marks allemands (environ 7 200 euros, à l’époque un bon salaire annuel d’étudiant) et une bourse de trois mois auprès de la Société de mathématiques et de traitement des données – pour un concept qui devait décrire la télévision du futur.

Le prix s’appelait Cyberstar. Aujourd’hui, presque personne ne s’en souvient. Ce texte veut changer cela.

Preisträger Henry Schmidt und Benjamin Seide im futuristischen "Cyberview"-Brillen-Look. Foto aus WDRprint Juli/August 1995
“WDR a fait éclore la Cyberstar” Article dans WDRprint avec cette photo des lauréats.

1994 : un regard en arrière

Avant de commencer l’histoire, un petit coup d’œil sur l’époque où elle a vu le jour. Celui qui ne l’a pas vécue lui-même manque de repères.

Il n’y a pas de smartphones, pas d’applications. La photographie est analogique. La photographie numérique existe, mais elle est rare et fournit des résolutions qu’aucun téléphone portable n’accepterait aujourd’hui. On accède à Internet par modem via la ligne téléphonique. Pendant la connexion, la ligne reste occupée – personne ne peut appeler. Un site web avec trois images se charge pendant plus d’une minute.

Le réseau n’est pas une toile, mais un labyrinthe appelé Gopher – un système de menus basé sur le texte, qui rappelle la boîte à fiches d’une bibliothèque universitaire. On navigue dans des dossiers, sans moteur de recherche. On connaît les adresses parce qu’on les a recopiées sur des listes de diffusion. Le World Wide Web existe depuis trois ans, mais la plupart des gens n’en savent rien. Le navigateur Mosaic, qui combine pour la première fois texte et graphiques, circule depuis un an dans les universités. Netscape Navigator, qui va populariser le web, apparaît en décembre 1994, et Internet Explorer pas encore.

Aujourd’hui, il suffit de taper “cyberstar” sur Google pour trouver des entreprises de sécurité informatique. Le mot “cyber” a changé de sens : de vision d’avenir, il est devenu menace. A l’époque, il représentait le contraire de la peur.

Trois mondes étrangers l’un à l’autre

Le monde en réseau avait un problème – ou plutôt trois. La télévision de diffusion, les télécommunications et les ordinateurs coexistaient sans se comprendre. Chaque monde parlait sa propre langue, suivait sa propre logique.

Georg Berg dirigeait alors l’unité d’information technique de la WDR. L’unité ayant changé pour les relations publiques, il a pu travailler de manière plus rédactionnelle. L’observation de Georg auparavant à la direction technique : les inventeurs développent souvent ce qui est facile à inventer – pas forcément ce qui est nécessaire. Et si l’on regroupait la créativité des trois mondes non pas par la planification, mais par une compétition ouverte ? Une intelligence en essaim qui ferait naître des idées qu’aucune maison ne pourrait développer seule.

Au WDR, l’idée n’a d’abord suscité que peu d’intérêt. Mais Knut Fischer, rédacteur culturel pour la télévision, l’a comprise. Bien que marqué par la maladie, il ne s’est pas laissé décourager. Avec moi, il a développé le Cyberstar. Le nom en disait long : une alternative au Telestar, le prix télévisuel établi qui privilégiait les productions de l’ARD et de la ZDF. Le Telestar était un gala glamour avec des célébrités, des performances en direct et une auto-congratulation du secteur. Le Cyberstar devait être tout le contraire : non pas un prix pour la télévision existante, mais pour la télévision du futur. Pas un gala pour les acteurs établis, mais un concours d’idées. Le jury devait juger en toute indépendance, les participants devaient être respectés en tant que porteurs d’idées. Le Cyberstar était une invitation à imaginer un avenir médiatique dont beaucoup avaient jusqu’alors pressenti et deviné les contours, mais que personne n’avait encore vraiment vu.

Que ceux qui ont connu Knut Fischer et se souviennent de cette époque se manifestent : 1995@tellerrandstories.de.

Teilnahmeformular zum Wettbewerb Cyberstar 95
Mise au concours Cyberstar en allemand

Le concours et les soumissions

Le 28 mars 1995, la WDR et le GMD ont signé le contrat de coopération. Le montant du prix : 35.000 DM (environ 18.000 euros), financé par la WDR. Le GMD a mis à la disposition du premier lauréat une bourse de travail de trois mois.

Le concours a fait l’objet d’une publicité précoce et internationale. Dès février 1995, nous avons présenté la Cyberstar à Imagina à Monte-Carlo, le principal festival européen d’infographie et de médias interactifs. Un communiqué de presse commun du GMD, de la WDR et de l’Institut national français de l’audiovisuel a fait connaître le concours. L’écho a surpris : les premières candidatures venaient des Etats-Unis, pas d’Allemagne.

A la fin, 88 exposés vidéo étaient disponibles – soumis sur cassettes vidéo, par courrier. Ils venaient d’Allemagne, des États-Unis, du Canada, de France, de Grande-Bretagne, d’Espagne, des Pays-Bas, d’Autriche, de Suisse, de Belgique, de République tchèque et d’autres pays. Les soumissions allaient des installations scéniques interactives aux premiers projets Internet en passant par des sculptures télématiques.

Parmi les participants figurait le collectif suisse etoy, qui a soumis l’un des premiers projets documentés, son INTERNET-TANK. Le collectif Knowbotic Research de Cologne a présenté Dialogue with the Knowbotic South, plus tard doublement récompensé par le Prix Ars Electronica. Le Canadien Luc Courchesne a présenté Family Portrait, une installation interactive. David Rokeby et Paul Sermon ont également présenté des travaux novateurs. Rafael Lozano-Hemmer et Will Bauer ont présenté The Trace, une œuvre sur la téléprésence et l’extension numérique du corps.

Étiez-vous l’un des 88 déposants ? Avez-vous encore des documents ou l’exposé vidéo de l’époque ? Écrivez à : 1995@tellerrandstories.de.

Teilnahmeformular auf englisch zum Wettbewerb Cyberstar 95
Appel à candidatures Cyberstar en anglais

Le jury et sa décision

Du 22 au 24 mai 1995, le jury s’est réuni au château de Birlinghoven, siège de la GMD. Il a examiné les cassettes vidéo et pris des notes manuscrites. Pas de moteur de recherche, pas de base de données, pas de serveur.

Georg Berg, Jill Scott et Valie Export
Derrick de Kerckhove et John Thackara
Peter Krieg

Les cinq membres du jury avaient été choisis de manière à représenter les trois mondes du concours – l’art, la théorie des médias et la pratique de la création. Aucun d’entre eux n’était soumis à la logique d’une chaîne de télévision allemande.

Jill Scott venait de la pratique des installations interactives. À une époque où les artistes informatiques étaient souvent soit des techniciens soit des conceptualistes, elle associait les deux : le corps dans l’espace, la machine, la narration. En tant qu’artiste au ZKM de Karlsruhe, le principal centre d’art médiatique d’Allemagne à l’époque, elle connaissait les zones de tension entre l’expérimentation artistique et les attentes institutionnelles. Elle savait ce qui était réalisable – et ce qui n’en avait que l’air.

Valie Export était alors considérée comme l’une des artistes médiatiques les plus radicales d’Europe. Depuis les années soixante, elle utilisait le corps humain comme média, thématisait la surveillance et l’identité dans l’espace public et marquait la vidéo comme forme d’art. En tant que professeur à la Hochschule der Künste de Berlin, elle représentait une tradition qui considérait la télévision non pas comme un appareil de divertissement, mais comme un instrument de pouvoir – et comme un lieu où ce pouvoir pouvait être brisé.

Derrick de Kerckhove, proche collaborateur de Marshall McLuhan, a traduit son œuvre en français et l’a poursuivie en tant que directeur du McLuhan Institute à Toronto. McLuhan s’intéressait à la télévision en tant que “système nerveux élargi”, non seulement pour véhiculer des contenus, mais aussi pour façonner des modes de pensée. De Kerckhove a transposé cette idée à l’Internet naissant. Pour la cyberstar, il a apporté la question : Comment un nouveau média modifie-t-il la conscience de ses utilisateurs ?

John Thackara dirigeait depuis 1993 l’Institut néerlandais de design à Amsterdam. Cette institution ne s’occupait pas de la conception des produits, mais des conséquences sociales des choix technologiques. Thackara ne voyait pas la télévision comme un média, mais comme une infrastructure : qui décide, qui diffuse ? Qui façonne l’expérience ? Quelles sont les conséquences sociales de la technologie ? Ses notes manuscrites prises à Birlinghoven reflètent ces questions.

Peter Krieg, réalisateur de films documentaires, metteur en scène et directeur artistique du High Tech Center Berlin-Babelsberg, pensait en termes d’histoires et de productions. Il se demandait ce qu’il restait d’un concept une fois qu’on l’avait mis en pratique et ce qu’un public télévisuel réel pouvait en faire. Krieg était le pragmatique du jury, qui insistait sur la faisabilité et la portée. Il est décédé en 2009.

John Thackara a écrit : “Aucune soumission ne résout complètement le problème de la création de nouvelles formes de télévision. Mais quatre travaux se sont distingués.

Premier prix : Paramatrix de Henry Schmidt et Benjamin Seide. Une architecture d’interface ouverte qui se développe comme un organisme virtuel et qui permet de naviguer sur Internet sur l’écran de télévision. Jill Scott a fait l’éloge de cette approche intelligente et pleine d’humour.

Deuxième prix : The Venus Home Page de Lynn Hershman Leeson, Neighbourhood Works de Dan Northrup et The Trace de Rafael Lozano-Hemmer et Will Bauer. (Nous avons retrouvé une installation de Lozano-Hemmer des décennies plus tard dans le foyer d’un hôtel polonais).

The CyberSphinx de Catherine Ikam et Louis Fléri a reçu une mention honorable.

Des souvenirs de la réunion du jury ? Écrivez : 1995@tellerrandstories.de.

La remise des prix

Le 20 juin 1995, 18h30, dans la grande salle d’émission de la WDR. Plus de 600 invités. Le directeur de la télévision de la WDR, Jörn Klamroth, a déclaré que la Cyberstar devait briller au-dessus du cyberespace et indiquer la direction à suivre.

Henry Schmidt et Benjamin Seide portaient les lunettes futuristes de l’artiste Parzival. Au lieu d’un show band, c’est un combo de trois musiciens qui a joué. Le journal Medienforum a écrit : “Pour la première fois, le WDR a décerné la ‘Cyberstar’ pour le développement de concepts télévisuels interactifs”.

L’accompagnement musical soulignait également le contre-projet de Telestar. Au lieu d’un groupe de spectacle et d’apparitions de stars, un combo de trois personnes – piano à queue, batterie, danseurs – a joué sous le nom de Mike Herting & Partner. Ceux qui étaient là s’en souviennent encore.

Qui y était et a des photos, des notes, des souvenirs ? Écrivez : 1995@tellerrandstories.de.

Ce que la cyberstar avait prévu

Les projets des lauréats de 1995 ressemblent aujourd’hui à une carte de l’avenir. Paramatrix anticipait la consommation personnalisée des médias. The Venus Home Page réfléchissait à l’identité en ligne, bien avant les médias sociaux. Neighbourhood Works rêvait de communauté numérique avant l’arrivée de Facebook et Twitter. The Trace explorait la téléprésence, un thème qui fait aujourd’hui partie du quotidien avec le travail à distance et la réalité virtuelle.

La différence entre ce que la cyberstar avait imaginé et ce qui est devenu : Les concepts de 1995 pensaient en termes d’autonomisation : Plus de possibilités pour les créateurs, plus de voix pour les communautés, plus d’outils pour les individus.

Mais la réalité a suivi d’autres règles. La cyberstar a demandé : que faut-il construire ? Le marché répondait : qu’est-ce qui rapporte ?

Une archive qui a failli se perdre

J’écris ce texte avec des archives devant moi : fax, procès-verbaux, notes, contrats, flyers. Des photos de la soirée ? En 1995, personne ou presque ne songeait à documenter numériquement les expériences vécues. Les photos étaient prises de manière analogique et ceux qui avaient un appareil photo avec eux étaient l’exception. Le web était trop récent pour servir de mémoire.

En 1998, il y a eu une deuxième édition de la Cyberstar, cette fois-ci sous le titre Shared Visions. Mais la première était la plus radicale : elle s’est déroulée avant que les institutions ne canonisent le sujet.

Knut Fischer, sans qui le premier Cyberstar n’aurait pas vu le jour, n’a pas survécu à la deuxième édition.

Ce que nous ne savons pas

Cet article, basé sur les archives personnelles de Georg Berg, est le début d’une recherche. Que sont devenus les artistes ? Que se souviennent les participants ? Existe-t-il des photos de la soirée ? Si vous étiez présent, écrivez : 1995@tellerrandstories.de. La Cyberstar a vécu de la créativité en essaim. Le souvenir aussi.

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